La Petite Patrie - Julie Rocheleau et Normand Grégoire


Après avoir été transposé au petit écran et plus de quarante ans après sa publication, le roman La Petite Patrie de Claude Jasmin s’est réincarné une nouvelle fois en 2015, cette fois-ci en bande dessinée. Ce sont les artistes Normand Grégoire (scénario) et Julie Rocheleau (dessin et couleurs) qui ont signé l’adaptation parue aux éditions de La Pastèque. Dans le cadre de mon projet sur les représentations de Montréal dans le neuvième art, cette œuvre occupe une place toute particulière, puisque le roman de Claude Jasmin est à l’origine de la modification du nom du quartier en 1989. Il me semble, en effet, que ce changement toponymique souligne l’intrication des représentations littéraires et du réel.


La Petite Patrie offre aux lectrices et aux lecteurs différentes anecdotes se déroulant dans le quartier et trace le portrait d’une société canadienne-française où la religion catholique et la morale tiennent un grand rôle. Le récit se concentre sur la vie familiale de Claude Jasmin et relate entre autres les frasques enfantines du jeune homme, cruauté et racisme y compris. Nous sommes en 1939. Âgé de huit ans, Claude passe son temps à jouer dans la ruelle avec ses amis et s’amourache rapidement des filles qu’il rencontre. C’est d’ailleurs sur une scène de jeu que s’ouvre la bande dessinée. Alors que Tit-Yves, La lune et Claude sont en pleine mission contre leurs ennemis, une voisine sort sur son balcon et crie : « La guerre est déclarée! La guerre est déclarée! »


Ce jeu de résonance entre les événements politiques courants et les gestes des enfants est d’ailleurs récurrent dans l’œuvre de Grégoire et de Rocheleau. Tandis que le troisième chapitre se clôt sur un épisode où Claude et Micheline, sa copine, s’imaginent leur vie lorsqu’ils seront adultes et mariés, le quatrième chapitre s’ouvre sur le récit des « mariages en groupes » (p. 70) auxquels les célibataires se soumettent par peur de la conscription : « En réaction à la mobilisation des hommes célibataires qui fait craindre un prélude à la conscription, les Canadiens français se précipitent vers ce qu’il est convenu d’appeler une véritable course au mariage. Partout de par le Québec, les paroisses organisent des mariages en groupes pour aider le plus de jeunes hommes possible à éviter l’enrôlement obligatoire. On a béni l’union de plusieurs centaines de couples lors de cette cérémonie qui a eu lieu au parc Jarry de Montréal. » (p. 70)


La Seconde Guerre mondiale et encore plus la menace de la conscription constituent ainsi la trame de fond de La Petite Patrie. Dans un effet de boucle, le récit qui s’était ouvert sur l’annonce du début de la guerre se termine sur un appel au combat. Dans les deux cas, la même scène est représentée : les enfants simulent un affrontement dans la ruelle. La dernière double planche de la bande dessinée, composée d’une seule image qui s’étend sur les deux pages, montre en effet le jeune Claude, un pistolet à la main, en pleine bataille. En haut, un récitatif contient la phrase suivante : « On va la défendre notre petite patrie! » (p. 86)



Les références à cet événement historique majeur se font aussi parfois plus discrètes, comme c’est le cas aux pages 26 et 65. Je souhaite attirer votre attention sur la construction toute particulière de ces deux planches. L’action principale — la déambulation des enfants dans la rue pour la première et le trajet entre la maison de la famille Jasmin et la chocolaterie Laura Second pour la deuxième — se voit ici reléguée au second plan par l’utilisation du noir en aplat pour dessiner les silhouettes des protagonistes. Le rond orangé qui revient dans chacune des cases attire en fait l’attention de la lectrice et du lecteur sur le drame qui se joue à l’arrière-plan. À la page 26, on constate qu’un couple dit au revoir à leur fils que l’on imagine partir à la guerre. Près de quarante pages plus tard, alors que nous avions peut-être même oublié ce détail, l’histoire trouve un dénouement tragique; deux officiers viennent annoncer aux parents la mort de leur enfant. La rime entre ces deux planches et le récit brisé en deux épisodes éloignés l’un de l’autre me semblent des stratagèmes visuels et scénaristiques tout à fait ingénieux pour traduire le climat politique du roman de Claude Jasmin, climat qui aurait pu être difficile à transposer en bande dessinée.

La ville dépeinte dans La Petite Patrie est aussi un Montréal marchand. La bande dessinée multiplie en effet les représentations des commerces du quartier : le restaurant du père de Claude, la boutique du nettoyeur, le magasin de jouets, la chocolaterie Lara Secord, etc. Quand nous ne sommes pas dans un commerce ou devant une vitrine, ce sont les vendeurs ambulants qui passent dans les ruelles, comme le marchand de légumes ou cet homme que tout le monde appelle le guenillou et qui ramasse les vieux tissus. La question économique tient ainsi une place importance dans l’œuvre : on voit la mère de Claude marchander avec le guenillou, les enfants du quartier profitent de « Dédé le millionnaire », un nouveau voisin qui possède une tonne de jouets et Claude se voit forcé de rapporter le cadeau qu’il a acheté pour Micheline parce qu’il est trop extravagant. Devant la vitrine du magasin de jouets et tandis que les garçons admirent un train électrique, Claude affirme : « Si mes parents étaient riches, j’aurais le train électrique! Mais maman dit toujours… “On est pas des gens en moyens, ne l’oubliez pas!” (p. 49)


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