Lachine Beach - Skip Jensen (1/2)


Lachine Beach fait partie des œuvres bédéistiques parues dans les dernières années qui explorent plus précisément un quartier de l’île de Montréal, comme Mile End de Michel Hellman et Chroniques du Centre-Sud de Richard Suicide. C’est d’ailleurs William Parano (un des nombreux alias de Richard Beaulieu) qui signe l’introduction de la bande dessinée de Skip Jensen parue en 2015 aux éditions Trip. L’introduction, intitulée « Une plage de béton », souligne l’ironie du titre choisi par Jensen, puisque l’intrigue se situe bien loin des cocotiers et du sable. C’est plutôt le Lachine terne et morose des années 60 et 70 que nous livre Jensen, un Lachine qui est, à l’époque, toujours une banlieue de Montréal (la fusion ne sera consommée qu’en 2002).




L’arrondissement est décrit dès la première planche de l’œuvre. On peut ainsi lire que « Lachine, c’est fait en rectangle. À un bout, il y a Ville St-Pierre. À l’autre bout, il y a Dorval. […] À l’un des longs côtés du rectangle, il y a le lac St-Louis. De l’autre côté, il y a l’autoroute 20. » Dans la langue dépouillée et descriptive de Jensen, les balises et les frontières du quartier sont rapidement nommées. De chaque côté, nous savons là où la ville s’arrête. De plus, il faut souligner ici la forme des cases utilisée par le bédéiste, casent qui miment le rectangle du territoire décrit par le narrateur. Cette légère variation du cadre peut sembler banale, mais on aurait tort d’en conclure qu’il ne s’agit là que d’une coïncidence. Ce cadrage est unique à la bande dessinée et ne reviendra plus. Ici, le découpage sert le propos et redouble les paroles du narrateur.


L’enclave rectangulaire dépeinte par Jensen est par ailleurs clivée par des enjeux linguistiques et économiques. Dans les années 60 et 70, Lachine est un quartier peu multiculturel, mais divisé entre francophones (majoritairement pauvres) et anglophones (majoritairement riches). Cette distinction, qui, selon le narrateur, s’est grandement atténuée depuis, a des conséquences sur la répartition géographique de la population. Ainsi, plus on est près de l’autoroute 20, plus on est pauvres. La ville de Lachine est de plus représentée comme un lieu de transition où ne s’affaire pas trop longtemps, espace «de transition entre St-Henri et le West Island» ou même considéré comme le prolongement de St-Henri.


Dans la préface de la bande dessinée, William Parano affirme avec justesse que « [l]’histoire d’un quartier a parfois plus de valeur racontée par ceux qui y ont vécu que par quelconques historiens ou institutions. On y retrouve tous une partie de notre propre enfance : les ruelles infinies, les terrains de baseball et les pizzerias de coin de rue. Après tout, le quartier de notre enfance, on ne le choisit pas, il nous est imposé. » Si les tactiques pour décrire et raconter Lachine sont nombreuses chez Jensen, c’est en effet l’anecdote personnelle qui est la plus utilisée.



Parmi ces anecdotes de l’enfance du narrateur qui constituent le cœur de l’œuvre, on retrouve aussi des pans d’histoires du quartier, des explications sur les mesures urbanistiques qui ont marqué la ville et même des rappels concernant les origines toponymiques des lieux, comme celles du nom du quartier lui-même et du lac Saint-Louis : « En 1667, Robert Cavelier de Lasalle débarque en Nouvelle-France. Son frère Jean, un sulpicien, lui obtient un vaste domaine alors nommé St-Sulpice. Ce qui plait plus tard devenir quatre villes de l’Ouest de l’île de Montréal. Mais Cavelier de Lasalle, lui, cherchait un passage pour aller en Chine. C’est dans ce but qu’en 1669, il part en expédition. Il est de retour à l’été 1670. Il n’a pas trouvé le passage. Les habitants commencent alors à utiliser le nom de ‘’Lachine’’ ». Ce n’est donc pas seulement le Lachine immédiat de l’enfance du narrateur auquel nous avons accès, mais plutôt à un quartier complexe, densément historique et marqué par des enjeux socio-économiques.


Jensen rappelle à cet égard que « Lachine, c’est une ville d’ouvriers du sud-ouest de Montréal », même si la gentrification a changé la donne. Ce processus d’embourgeoisement, qui s’est évidemment étalé sur plusieurs années, se trouve pourtant condensé dans la planche de la page 23. De la première case à la dernière de la planche, le changement est consommé et l’on passe d’une ville ouvrière à un quartier où pullulent les condos. Cet effet de vitesse narrative traduit le sentiment du narrateur : le visage de Lachine s’est modifié à toute allure. Jensen déplore le phénomène; la gentrification du quartier fait en sorte que les nouveaux habitants n’habitent réellement pas le quartier, « [a]llant d’un stationnement à un autre, sans trop de contacts avec les gens de leur ville. »




Analyse à suivre...

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