Les petits garçons - Sophie Bédard


Cinq ans après la parution du dernier tome de sa série Glorieux Printemps, Sophie Bédard nous livre Les petits garçons, bande dessinée publiée chez Pow Pow en 2019. Cette fois-ci, ce ne sont plus les histoires d’adolescent·e·s que nous suivons, mais bien celles de trois jeunes adultes : Nana, Lucie et Jeanne. Mais, si les protagonistes de ce nouvel opus sont plus âgées que les personnages de Glorieux Printemps, ce sont toujours les liens d’amitié qui sont au centre du récit. Ce sont effectivement les relations tumultueuses du début de la vingtaine qui constituent la trame principale des Petits garçons. La couverture de la bande dessinée nous laisse d’ailleurs déjà entendre que ces liens ne sont pas seulement harmonieux, puisque les trois personnages principaux sont réunis, mais ne se regardent pas.

La première séquence de la bande dessinée nous présente ce qui semble être un matin comme les autres dans l’appartement de Lucie et de Jeanne. La première, vivant difficilement sa dernière rupture amoureuse, traîne dans le bain au grand désespoir de son amie qui doit utiliser la salle de bain. La dispute qui suit nous permet d’emblée de nous familiariser avec les personnalités de chacune. Tandis que Lucie se morfond et adopte des comportements enfantins, Jeanne est autoritaire, maternelle et un brin colérique. La séquence se termine sur l’arrivée impromptue de Nana, que personne n’attendait. Ce n’est que plusieurs planches plus tard, lors d’une conversation tendue entre Lucie et Nana, que l’on apprend que cette dernière a fui l’appartement collectif l’an dernier et a disparu avec l’argent de la caution. Sans expliquer les raisons de son retour, Nana demande à Lucie si elle et Jeanne peuvent l’héberger. Le reste de l’intrigue des Petits garçons se résumera donc aux nombreuses tentatives de Nana de recoller les pots cassés avec les personnes qu’elle a blessées (ses amies, son ancienne amoureuse, etc.).

C’est donc le retour dans la ville de Montréal qui constitue le point de départ de l’œuvre. On reconnaît d’ailleurs rapidement la métropole dans les cases de Sophie Bédard, notamment grâce aux escaliers extérieurs caractéristiques de l’urbanité montréalaise. Alors que le parc Jarry devient le décor d’une rencontre inconfortable entre Nana et son ancienne petite amie, le restaurant Phô Mylys est le lieu que Nana choisit pour annoncer à ses amies qu'elle se fera avorter.


Contrairement à Chroniques du Centre-Sud (Richard Suicide), à Mile End (Michel Hellman) et à Lachine Beach (Skip Jensen), Les petits garçons ne peint pas un imaginaire de quartier. Même si l’on identifie certains lieux et établissements emblématiques de Villeray, le nom du quartier montréalais n’est jamais mentionné dans l’œuvre. La ville ne joue ainsi pas un rôle principal dans l’intrigue de la bande dessinée et fait plutôt office de toile de fond aux déboires amicaux que vivent Jeanne, Lucie et Nana.


Entre la parution du premier tome de Glorieux printemps et celle des Petits garçons, sept ans se sont écoulés, mais le style de Sophie Bédard est immédiatement reconnaissable. D’œuvre en œuvre, on retrouve la même ligne souple, les mêmes teintes de gris et de noir en aplats ainsi que cette attention particulière aux expressions faciales des personnages. Toutefois, dans l’opus de 2019, les décors sont plus présents, ce qui fait en sorte que l’image est davantage chargée. De plus, la mise en page des Petits garçons est plus variée. L’organisation des cases est effectivement plus dynamique et certaines cases débordent même du cadre, évacuant toute gouttière.



La séquence la plus importante de la bande dessinée s’ouvre d’ailleurs sur une image pleine page et sans bordure (full bleed) où l’on voit les trois amies cheminer silencieusement dans une ruelle de la ville. Nana vient d’annoncer aux deux autres qu’elle se fera avorter demain et le silence de la case traduit l’embarras de toutes. Les noirs en aplats et les teintes de gris utilisés pour représenter la pénombre contrastent ici énormément avec ce qui précède où le blanc dominait. Ces images qui sortent de leur case sont peu nombreuses dans Les petits garçons. Leur rareté demande ainsi un temps d’arrêt, une pause dans la lecture. Dans L’Art invisible, Scott McCloud note d’ailleurs que « [q]uand une image sort de sa case et va jusque’au bord de la page, l’effet est complexe. Le temps n’est plus prisonnier de sa case, il y a hémorragie temporelle. Le temps s’échappe dans un espace éternel et sans âge. » (Scott MCloud, L’Art invisible, p. 111)



Une autre scène clef de la bande dessinée (surtout en ce qui concerne mon projet) est le retour de la clinique d’avortement. Ce retour s’effectue en métro, lieu emblématique de Montréal qui se retrouve dans plusieurs bandes dessinées du corpus. Dans la séquence qui nous occupe, une Nana mal en point se fait raccompagner par Lucie et Jeanne. Contrôlante comme à son habitude, Jeanne se préoccupe de ce que Nana a le droit de manger après l’intervention médicale qu’elle vient de subir et veut s’assurer qu’il n’y a pas de restrictions alimentaires. Ce contrôle est la source d’une énième dispute entre les deux femmes. Bien qu’étant un lieu public et partagé, le métro devient ici, paradoxalement, un espace où l’intime surgit (c’est d’ailleurs un trope qui revient beaucoup dans les œuvres qui m’intéressent).

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