Susceptible - Geneviève Castrée


Poète, musicienne et bédéiste, Geneviève Castrée (1981-2016) a fait paraître la bande dessinée Susceptible chez la maison d’édition française l’Apocalypse en 2012 (la version anglaise est d’abord parue chez Drawn and Quaterly). Les premières pages de la bande dessinée — qui tranchent visuellement sur la suite de l’œuvre en délaissant la case — présentent une évolution physique de la narratrice, surnommée Goglu, qui passe de l’état de poupon à celui d’adolescente. Ce processus de vieillissement semble être particulièrement pénible, puisque le corps de la jeune fille est progressivement envahi par une végétation agressive qui s’enroule autour d’elle. Cette représentation souffrante du passage à l’adolescence est annonciatrice de ce qui suivra : Susceptible se présente en effet comme l’autobiographie morcelée de la jeunesse de Castrée, tombeau de cette enfance difficile aux côtés d’une mère à la fois absente et étouffante.


C’est effectivement la famille et les ravages qu’elle peut engendrer qui est au centre de l’œuvre de Castrée et, dès les premières planches, nous sommes confronté·es au mal-être de Goglu. Celle-ci se demande d’ailleurs « s’il est possible de se transmettre la même tristesse d’une génération à l’autre… si [s]es déprimes pourraient naître d’émotions accumulées par [elle], mais aussi par [s]es parents, [s]es ancêtres même. » Cette interrogation résonne avec les réflexions contemporaines sur les traumatismes transgénérationnels selon lesquelles la souffrance d’un enfant trouve parfois son origine dans un événement traumatique vécu par son ancêtre.


La transition de la narratrice de Susceptible vers l’adolescence est par ailleurs suivie d’une conversation intergénérationnelle dans laquelle l’enfant pose des questions sur sa famille à sa grand-mère tandis que la mère, Amère, écoute. Les nombreuses questions de la jeune fille ne trouvent cependant pas de réponses satisfaisantes, puisque la grand-mère ne parvient pas à dire autre chose que des banalités. Cette impossibilité à parler véritablement de l’arbre généalogique laisse peut-être entendre qu’il y a quelque chose à cacher, d’autant que l’aïeule finit par se fâcher : « OCCUPEZ VOUS DE VOTRE DATE DE NAISSANCE ET P’IS DE VOTRE VIE! J’en ai assez. » (IMAGE)


C’est donc à un examen de heurts et des achoppements de la transmission dans la cellule familiale de la narratrice auquel nous sommes invité·es. Le départ de son père, Tête d’Œuf, scelle en quelque sorte son destin. Elle est condamnée à vivre seule avec sa mère monoparentale et son conjoint, Amer. Les relations familiales représentées dans Susceptible sont ainsi particulièrement tendues et la narratrice affirme d’ailleurs ceci : « Je me suis tellement éloignée de ma famille que c’est comme si je ne lui appartenais plus. »

Montréal dans la bande dessinée

Même si l’un des épisodes racontés par Castrée est intitulé « Montréal », la métropole ne tient pas une place centrale dans la bande dessinée. La famille recomposée que forment Goglu, Amère, son beau-père et la fille de ce dernier habite brièvement le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal. La planche qui suit, nommée « Polytechinque » relate quant à elle les événements du 6 décembre 1989 : « Aux nouvelles, on annonce qu’un déséquilibré est entré dans une école d’ingénierie de Montréal où il a tiré sur des femmes avec une carabine, faisant quatorze mortes. La ville, la province, le pays sont secoués. On a tous mal au cœur. Dans sa lettre d’adieu, le tueur dit que “les féministes ont ruiné sa vie“. » Dans les cases qui accompagnent le récitatif, on peut voir la mère de Goglu en grande discussion avec un interlocuteur invisible. Il y a d’ailleurs ici un bris du quatrième mur, puisque Amère nous regarde directement en s’adressant à nous et en déplorant la tragédie. La bande se termine sur une moquerie d’Amère qui rit des cauchemars de sa fille.


Une autre scène mémorable de la bande dessinée se déroule elle aussi à Montréal, plus précisément dans un wagon de métro. Lors d’une soirée particulièrement arrosée, Amère a trompé son conjoint avec un collègue de travail, adultère dont a été témoin Goglu. Les trois personnages (Amère, Goglu et le collègue de travail) reviennent en métro ensemble : « C’est un homme qui travaille au bureau de ma mère. Il est blond, jeune et souriant. On rentre tous les trois en métro. En sortant, il me caresse la tête. J’ai un faible pour les hommes qui me caressent la tête. Il me sourit et il m’appelle “pitchounette”. » Ce moment est particulièrement frappant dans Susceptible. Il s’agit d’un des rares moments où la narratrice reçoit de l’affection de la part d’une figure parentale (aussi bancale soit-elle). Amère aime sa fille, mais l’aime mal, l’étouffe et ne sait pas s’occuper de Goglu convenablement. L’épisode du métro et le passage rapide de la colère à la tendresse dans le visage de la narratrice (passage qui se déroule entre la première et la deuxième case), souligne le manque d’affection dont elle souffre. Cependant, ce moment est rapidement gâché par Amère qui demande à sa fille de garder le secret de cette infidélité. Le métro de Montréal devient donc, en l’espace d’une planche, le décor de la naissance d’un secret de famille et le témoin du fardeau émotionnel que la mère fait reposer sur les épaules de sa fille.

L’escapade montréalaise n’est que de courte durée. La famille de Goglu déménage sur la Rive-Sud rapidement après l’incident du métro et la métropole ne réapparaît véritablement que dans les dernières pages de Susceptible. La ville est en effet évoquée comme possibilité d’échappatoire, comme porte de sortie d’une situation familiale insoutenable : « Je termine ma dernière année scolaire en beauté. Je me trouve du travail et j’économise pour partir vivre à Montréal avec un ami. On se cherche un appartement pendant quelques semaines. Amer et Amère savent que je me prépare à partir, ils m’ont même donné de la vaisselle. L’appartement trouvé, Amère refuse de m’aider à signer le bail, je suis mineure après tout. » Les plans d’évasion vers la métropole sont donc contrecarrés par la mère de la narratrice et cette dernière décide de fuir chez son père, en Colombie-Britannique.

À son retour, Goglu prévoit de passer « deux mois à Montréal, chez des amis. » La dernière scène de la bande dessinée est par ailleurs une conversation entre la fille et sa mère lors de laquelle Amère avoue ceci : « L’idée c’était que toi et moi on se prendrait un appartement ensemble… On aurait pu aller à l’école toutes les deux… » Cette demande est reçue froidement par Goglu qui refuse catégoriquement la possibilité de retourner vivre avec sa mère et réclame son indépendance. La narratrice prend d’ailleurs congé des lectrices et des lecteurs sur ces mots : « J’ai dix-huit ans. J’ai toutes mes dents. Je peux faire ce que je veux. »

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