Une longue canicule - Anne Villeneuve


Publiée en 2017 chez Mécanique Générale, la bande dessinée Une longue canicule d’Anne Villeneuve réinvestit un topos de la littérature urbaine : l’arrivée en ville. Le personnage de Marie-Hélène quitte en effet son village natal des Îles-de-la-Madeleine pour vivre l’aventure étudiante dans la grande métropole et, on le comprend rapidement, afin d’échapper à une histoire familiale tragique. L’énigmatique extrait en quatrième couverture témoigne en effet de cette volonté de la narratrice d’abandonner tout derrière elle et du danger éminent qui la guette : « J’ai compris que ne pourrais jamais le retenir. Je me suis mise à le maudire. J’ai vite su que je voudrais partir de là… quitter la mer avant qu’elle ne m’avale moi aussi. » Au printemps arctique que la jeune protagoniste laisse derrière elle s’oppose la « longue canicule » qui l’attend à Montréal et dont elle ne sortira pas tout à fait la même. Ce sont autour de ces écrasantes journées d’été que se structure le récit, chaque chapitre étant annoncé par une page titre qui nous informe du bulletin météorologique du jour (« 27 °C ensoleillé », « 31 °C averses isolées », « 30 °C orages », etc.).

Quelques analepses nous renseignent toutefois sur l’arrivée de Marie-Hélène à Montréal et sur le trajet chaotique qui l’a menée jusque là. Le découpage des pages 18 et 19 est, en ce sens, particulièrement éloquent. Dépourvue de cadre, la double planche enchaîne les images du voyage de la jeune fille; autobus, autoroutes, motel et gare sont ainsi jetés pêle-mêle sur la page, traduisant l’agitation, l’effervescence et la nouveauté provoquées par ce voyage. Si la mise en page propose tout de même un « sens » à notre lecture, l’empiètement de quelques dessins sur d’autres et laisse croire que tout se confond en une masse d’images et de sensations.


La double planche qui suit présente la découverte progressive de Montréal par la protagoniste, depuis la Rive-Sud de l’île jusqu’au métro. Dans la première case, des bâtiments se détachent de la ligne d’horizon pour former le skyline de Montréal. On reconnaît ensuite le pont Jacques-Cartier, les manèges de la Ronde et quelques établissements populaires de la ville. Cette déambulation trouve son apogée dans la réalisation de Marie-Hélène : « Je suis à Montréal!!! »

Cette arrivée en ville mise en scène dans Une longue canicule récupère et brasse certains clichés de la représentation urbaine : un autobus asperge la jeune femme de gadoue, des hommes sur une terrasse la hèlent depuis leur table, l’appartement qu’elle a loué est dans un état lamentable, son balcon donne sur une manufacture et le viaduc tout près provoque son lot de bruits et de dérangement. Montréal est ainsi d’emblée dépeinte comme une ville inhospitalière, sale, bruyante et dangereuse. La présence rassurante d’une voisine sympathique, Marguerite, viendra toutefois et atténuer ce portrait dévastateur. Sorte d’ange gardien un peu bourru, Marguerite veille sur Marie-Hélène et la prévient : « Tu vas vouère qu'à Montréal, quand y fait chaud, fait chaud rare. » (p. 28) Cette phrase, en apparence banale, annonce pourtant le tragique destin de la vieille femme qui mourra de chaleur (on le devine du moins) dans son appartement, confirmant la dangerosité de la métropole.


Ce caractère dangereux de la ville, auquel la protagoniste est confrontée dès son arrivée à Montréal, est également illustré et souligné par un épisode particulièrement troublant où elle se fait poursuivre à vélo par un homme. Croyant d’abord qu’il s’agit d’un événement plutôt anodin, Marie-Hélène apprend que l’homme est en fait un prédateur sexuel récidiviste qui s’est échappé de prison. La jeune femme passera ainsi les prochains jours et prochaines nuits sur le qui-vive, persuadée que le criminel reviendra pour la harceler. Cette menace qui plane est alimentée par les agressions verbales des deux piliers de bar qui commentent les tenues et l’allure de la femme à chacun de ses passages devant la terrasse où ils boivent et par ce passant qui l’espionne tandis qu’elle se fait bronzer nue sur son balcon, cachée par des couvertures étendues sur les rampes.


Alors qu’elle a quitté les Îles-de-la-Madeleine pour échapper à un père suicidaire et aux fantômes d’une mère partie dans la brousse et d’un frère tragiquement mort par noyade, Marie-Hélène retrouve à Montréal la solitude qui était la sienne. Lors d’une soirée où elle et Bruno, le policier avec qui elle se lie d’amitié, se confient, la protagoniste avoue : « Je ne sais pas... c'est bizarre, les grandes villes. C'est bourré de monde mais, tout le monde voyage dans sa p'tite bulle. C'est drôle, la première fois que j'ai pris l'autobus, je disais bonjour à tout le monde! J'ai vite compris que ça marchait pas de même ici. » Au-delà de la différence de normes sociales imposées par la vie en ville, c’est l’impossibilité de communiquer avec l’autre et d’être en relation qui est ici mise en évidence. Du même souffle, Marie-Hélène avoue également à Bruno qu’elle a ce qu’elle nomme un « triangle de la solitude », cette portion du dos qu’elle n’arrive pas à toucher par elle-même et que personne ne flatte. Cette solitude de la ville, c’est également celle vécue par Marguerite, qui se retrouve abandonnée par un fils ingrat et qui mourra seule dans son appartement.


Si le portrait de la métropole esquissé tout au long d’Une longue canicule est peu flatteur, on ne peut s’empêcher de souligner que la narratrice ne semble bien nulle part et que l’emplacement géographique apparaît n’avoir que très peu de pouvoir sur son bien-être. La fin de la bande dessinée, qui nous sort de l’épreuve caniculaire du récit principal, semble toutefois proposer une vision plus apaisée du rapport de la narratrice aux lieux en général. Dans ce dernier chapitre intitulé « Montréal - les Îles, Un an plus tard », on voit Marie-Hélène heureuse , en couple et se remémorant un souvenir de jeunesse avec son père. C’est sur cette fin romantique et un peu kitsch qu’Anne Villeneuve prend congé des lectrices et des lecteurs.

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